Argent public et investisseurs particuliers

Il y a un peu plus d'un an de cela, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire annonçait en fanfare la création d'un fonds pour l'innovation de rupture, le FII.

La philosophie de ce fonds était d'utiliser le produit des privatisations annoncées par le nouveau gouvernement pour financer les entreprises à fort potentiel de croissance.

Un pari économique curieux

Dès sa naissance, ce fonds nous avait semblé, tout technophiles que nous soyons, une bizarrerie économique. L'investissement dans les start-ups est un exercice difficile et l'Etat a montré, au travers de ses différents essais et au gré des créations et des changements de noms de structure, sa capacité à perdre de l'argent année après année.

Si le sujet des privatisation mérite un débat à part entière dans lequel nous ne nous plongerons pas aujourd'hui, ré-injecter la majeure partie des liquidités ainsi dégagées au financement à perte d'activités économiques risquées est difficilement justifiable.

La Cour des Comptes a régulièrement épinglé les dérives d'Oseo et de Bpifrance pour leurs dépenses de fonctionnement et le faible impact positif qu'ont ces gouffres financiers sur l'économie réelle.

Elle s'est, le mois dernier, penché sur le fonds voulu par Bruno Le Maire. Ses conclusions sont sans appel. Le FII est, pour la Cour des Comptes, "une mécanique budgétaire inutilement complexe et injustifiée."

 

Entre cafouillage juridique et effets d'annonce

Le rapport déplore que le ministre de l'Economie ait, une fois de plus, opté pour la mise en place d'un "fonds sans personnalité juridique".

En son temps, Nicolas Sarkozy avait usé de cette technique pour annoncer une enveloppe de 35 Md€ destinée à l'innovation et à la recherche. En pratique, ce montant ne représentait que la dotation initiale du fonds placé sur les marchés financiers et dont seuls les intérêts étaient réinjectés dans l'économie.

Le FII devrait suivre le même chemin et, sur les 10 Md€ de dotation prévus, seuls 250 millions devraient servir annuellement au financement de l'innovation. En ne ponctionnant tous les ans que 2,5 % des actifs du fonds, il devrait être possible de laisser le principal croitre au rythme de l'inflation et assurer ainsi sa pérennité.

Passons donc sur les effets d'annonces et sur le fait que le ministre ne prévoit pas de financer l'innovation à hauteur de 10 Md€ mais plutôt de 0,25 Md€ par an. Après tout, le jeu politique a ses propres règles et impératifs.

Concentrons-nous plutôt sur les effets de ses 250 millions d'euros sur l'économie réelle qu'ils sont censés aider.

 

Où iront les centaines de millions investis "pour l'avenir"?

Comme le souligne la Cour des Comptes, le montage choisi pour le FII permet de ne pas faire apparaître les dépenses du fonds dans le budget de l'Etat. Elles échapperont de fait au contrôle du Parlement.

En pratique, une fois le fonds créé, ses administrateurs auront toute latitude pour distribuer ses liquidités comme bon leur semble.

Nous risquons donc de voir fleurir, sous l'égide de la French Tech, des enveloppes pour les "technologies d'avenir" que les politiciens du moment voudront mettre en avant. Nous savons le risque de ce mode de fonctionnement: l'économie et les succès commerciaux ne se décrètent pas.

Il ne suffit pas de déclarer que les objets connectés, les drones, l'impression 3D et le Big Data sont les technologies de demain comme le fait la French Tech depuis 10 ans pour que naissent et fleurissent des entreprises rentables.
Les fleurons tricolores dans ces domaines ont eu, après avoir reçu tous lauriers et financements possibles et imaginables, des parcours économiques calamiteux.

La Cour des Comptes le répète régulièrement, et ce fonds ne changera rien à l'affaire: l'Etat ne sait pas prévoir à l'avance quelles technologies émergeront et quelles entreprises seront rentables. Injecter plus de millions dans ce tonneau des Danaïdes ne changera rien à l'affaire.

Pire encore pour les investisseurs particuliers, ces fonds font vivre sous perfusion des entreprises non rentables, ne disposant pas de clients solvables ou ne réglant pas de problèmes réels. Ces entreprises viennent faire concurrence aux activités saines qui ne vivent que de leur chiffre d'affaires.

Mieux vaut laisser les entreprises croître à leur rythme avec une base de croissance organique. Cela permet d'éliminer les mauvaises herbes au plus tôt et de ne laisser émerger que les produits et services utiles. Un autre avantage, et non des moindres, serait de cesser d'augmenter sans limite les dépenses publiques.

Les contribuables qui viennent de soumettre leur déclaration de revenus peuvent toutefois avoir une lueur d'espoir: la base du financement du FII était la privatisation d'ADP qui semble aujourd'hui être dans une situation inextricable. Le hasard de la situation politique actuelle du pays fait que nos administrations pleines de bonne volonté seront peut être, pour quelques temps encore, privées de munitions pour "faire le bien" coûte que coûte.

Durant ces quelques mois (ou années) de répit, l'économie réelle aura encore le temps de s'épanouir sans être corrompue par l'argent facile des financements fléchés.

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