Le crowd-funding dans le “monde d’après”

Et de trois!

La semaine dernière, le gouvernement français a présenté en Conseil des ministres le troisième budget rectificatif depuis le début de la crise du Covid-19.

Si vous nous suiviez déjà lors des premiers frémissements économiques au mois de mars, vous ne serez qu'à moitié surpris d'apprendre que l'addition a été, une fois de plus, revue à la hausse.
Trois jours avant le début du confinement, Bruno Le Maire s'attendait à devoir débloquer une enveloppe d'urgence se chiffrant "en dizaines de milliards d'euros". Cet ordre de grandeur était, évidemment, totalement sous-estimé.
Mettre à l'arrêt l'économie du pays durant des semaines ne creuse pas un trou dans les finances publiques de quelques dizaines de milliards d'euros seulement. Un rapide calcul de coin de table, que les instances dirigeantes se sont bien gardées de partager à l'époque, montrait que chaque mois de confinement coûterait irrémédiablement au pays des centaines de milliards d'euros.

Avec la troisième itération du budget rectificatif, le gouvernement s'approche à petit pas de l'opération-vérité à laquelle il ne pourra plus se soustraire bien longtemps. Il est temps pour les acteurs économiques de prendre la mesure de l'ampleur des dégâts causés par l'arrêt brutal de l'économie décidé dans l'urgence au mois de mars.

20% du PIB mobilisés

La facture immédiate pour l'Etat est d'ores et déjà estimée à plus de 130 milliards d'euros. Elle comprend les divers plans de relance et autres mesures d'aides directes. En additionnant les 31 milliards dépensés en chômage partiel, les 8 milliards pour les travailleurs indépendants, les 15 milliards d'euros pour le secteur du transport aérien, et le manque à gagner en impôts et cotisations sociales, les totaux donnent rapidement le vertige.

Ce n'est toutefois rien au regard de la véritable épée de Damocles budgétaire des emprunts d'urgence accordés aux entreprises en difficulté.  Pour éviter les faillites en cascade, l'Etat a sommé les banques d'accorder des prêts de façon généreuse aux entreprises ayant dû limiter ou suspendre leur activité durant le confinement. Pour convaincre les établissements de crédit de prêter à ces entreprises en difficulté, l'Etat a généreusement apporté sa garantie en cas de défaillance de l'emprunteur.

Plus d'un demi-milion d'entreprises ont déjà fait appel à cette aide, et la ligne budgétaire atteint les 300 milliards d'euros. Ce sont donc plus de 460 milliards d'euros qui ont été mobilisés par l'Etat depuis le mois de mars - et l'addition a vocation à devenir toujours plus lourde.

Dans un pays dont la dépense publique atteignait déjà 56% du PIB l'année dernière, ajouter d'un claquement de doigts 20 points de PIB de dépense publique provoquera un nouveau séisme dont les conséquences ne doivent pas être négligées.

Quid de l'économie réelle?

Les dérapages budgétaires sont importants pour les contribuables que nous sommes; c'est pourtant l'état de l'économie réelle qui intéressera plus directement les investisseurs en financement participatif.

Sur ce sujet aussi, le gouvernement a été d'un optimisme coupable. Après les quinze premiers jours de confinement, la récession était évaluée à -6% sur 2020: un trou d'air important, certes, mais pas catastrophique. Nous vous l'écrivions alors dans ces colonnes: seule une reprise miraculeuse de l'économie aurait pu nous permettre d'atteindre les -6%, et encore eût-il fallu déconfiner immédiatement l'ensemble de la population active dès le mois de mai.

Cela n'a pas eu lieu et le miracle économique non plus.

Aujourd'hui, le gouvernement annonce piteusement que l'économie devrait se contracter de 11% cette année par rapport à 2019. C'est certainement plus proche de la vérité, mais le chiffre est encore optimiste.
Dans un pays où la dépense publique atteint 56% du PIB, quand l'économie se contracte de 36% durant deux mois et que 20 points supplémentaires de dépense publique apparaissent brutalement, l'économie réelle n'est plus qu'un lointain souvenir.
Cette année, la France goûtera aux joies de l'économie administrée. La quasi-totalité des entreprises, des salariés et des indépendants auront touché d'une manière ou d'une autre des subventions. Le pouvoir d'achat des ménages sera piloté par les fonctionnaires Bercy et non par les revenus d'activité.

Ne pensez pas que la situation soit temporaire.
Les distorsions de concurrence créés par les financements publics ont, à l'instar des mesures sanitaires d'urgence, tendance à devenir la nouvelle norme. Créer des mesures d'exception est facile - les lever est incroyablement complexe.

Le nouveau rôle du financement participatif

Le crowd-funding devra se réinventer s'il ne veut pas devenir obsolète. Dans le "monde d'après" où l'Etat arrose de subventions et autres prêts de soutien les entreprises (qu'elles soient en croissance ou en difficulté), le financement participatif aura de plus en plus de mal à trouver sa place.

Depuis 10 ans, la BCE avait mis les taux directeurs au plancher et seul le risque supporté par les prêteurs en crowd-funding différenciait ce moyen de financement des emprunts bancaires classiques. En garantissant les prêts des entreprises, l'Etat français pose une chape de plomb supplémentaire sur l'évaluation des risques.

Après les "taux zéro", voici venu le temps du "risque zéro" pour les banques.

S'il est possible d'emprunter à taux quasi-zéro quelle que soit sa situation financière, quelle entreprise se tournerait encore vers le marché du financement participatif qui attend encore des rendements entre 5% et 12% par an?

Les plus fragiles ou les plus jeunes d'entre elles, certainement.
Plates-formes et investisseurs devront redoubler de vigilance à partir de l'été lors de l'étude des dossiers. Nous savions déjà que les entreprises les plus solides pouvaient avoir accès au crédit bancaire à des taux 3 à 4 fois inférieurs à ceux en vigueur en crowd-lending. Désormais, il faudra tenir compte du fait que les entreprises en dificulté ont, elles aussi, accès aux largesses étatiques.

Celles qui solliciteront malgré tout l'épargne des particuliers seront dans des situations plus atypiques que jamais. Comprendre le "pourquoi" de leur appel au financement participatif sera d'autant plus important - et le potentiel de gain devra compenser le risque supplémentaire.

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