Pétrole et financement participatif

La semaine dernière, les marchés financiers nous ont offert une bizarrerie encore jamais vue dans l'histoire de l'humanité.

Le prix des futures de pétrole WTI est passé en territoire négatif. Pour le grand public, c'est le symbole que le "la finance est folle" et que l'économie de marché s'est définitivement déconnectée de l'économie réelle.

A première vue, être payé pour recevoir du pétrole semble aussi délirant qu'être payé pour emprunter de l'argent - et nous sommes les premiers à déplorer les effets des taux négatifs des banques centrales. Nous sommes convaincus qu'aucun emprunteur, quel qu'il soit, ne devrait pouvoir lever de l'argent et rembourser à terme moins que le capital emprunté sans que cela ne soit qualifié de défaut de paiement.

Le "pétrole négatif" fait-il partie de ces contre-sens économiques? Enfonce-t-il le clou du grand n'importe-quoi monétaire? Pas si simple.

 

Les futures, un contrat méconnu

Contrairement à ce que la presse grand public et les hommes politiques racoleurs aiment à raconter, les échanges à terme sur les matière premières sont loin d'être déconnectés de la réalité.

Si vous êtes un grand consommateur de produit pétrolier, sécuriser des mois à l'avance vos approvisionnements est le moyen le plus simple d'avoir de la visibilité sur vos dépenses.
Si vous êtes un producteur de pétrole qui hésite à ouvrir un nouveau champ, vendre votre production des mois à l'avance est le moyen le plus simple d'avoir de la visibilité sur vos ventes.

Conclure des contrats à terme est par conséquent un moyen de commercer tout à fait légitime. Selon la Banque Mondiale, les échanges sur contrats à terme représentent désormais plus de 95% des volumes de transaction sur l'or noir. Cette visibilité sur les prix joue un rôle stabilisateur pour l'ensemble de la chaîne de valeur.

Le fait que les contrats sur les principales matières premières soient cotés en Bourse fait, bien sûr, entrer dans la danse des spéculateurs. Ces derniers s'échangent boisseaux de blé, tonnes de sucre et barils de pétrole "sur papier" en pariant à la hausse ou à la baisse.

Certains gagnent des fortunes, d'autres se ruinent en spéculation hasardeuse. Il n'empêche que leur impact à long terme sur les cours reste limité.
Lors de la résolution des contrats, les matières premières par les producteurs finissent toujours par être réceptionnées par les consommateurs. C'est donc, globalement, le jeu de l'offre et de la demande de l'économie réelle qui fixe l'évolution du cours des matières premières.

Aucun trader n'a envie de stocker des milliers de barils de pétrole dans son salon.

C'est exactement le problème qui s'est posé la semaine dernière.

Entre les compagnies aériennes clouées au sol, les industries à l'arrêt et 4 milliards d'être humains interdits de sortir de chez eux, la demande de produits pétroliers est au plus bas.

Les traders possédant des contrats futures expirant en mai se sont retrouvé avec l'obligation de devoir accepter des barils dont ils n'ont que faire. En l'absence d'acheteurs, et alors que les capacités de stockage de la filière sont saturées, le coût de prise en charge de ce pétrole inutile est devenu tellement important qu'il est devenu plus rentable de payer pour s'en débarrasser.

De la même manière qu'un chômeur qui se verrait offrir une Ferrari avec obligation de l'entretenir pourrait être prêt à payer pour s'en débarrasser, les traders ont offert jusqu'à 37 $ par baril pour ne pas faire face à leurs obligations d'achat.

Cette cotation négative est, aussi contre-intuitif que cela puisse sembler, tout à fait logique dans un marché où l'offre et la demande réelle fixent le prix des biens. Le pétrole étant un bien utile, certes, mais périssable, toxique, et dangereux à stocker, il peut perdre de sa superbe jusqu'à devenir encombrant lorsque l'économie est à l'arrêt.

 

Un baromètre à ne pas négliger

Il ne faut, vous le voyez, pas hurler avec la meute et décréter que les Bourses sont décidément coupées du monde réel. Rien n'est plus tangible qu'une livraison de 1000 barils de pétrole brut et payer pour ne pas avoir à y faire face est un acte tout à fait rationnel.

En revanche, cette mésaventure nous apporte de précieuses indications sur l'état de l'économie réelle.

La baisse violente des prix du brut indique que les industriels sont aux abonnés absents. Ils ne prévoient pas encore de sortie de crise et de rebond de la consommation. Ils ne relancent pas leurs chaines de production et ne reconstituent pas leurs stocks.

Voir autant de pétrole ne pas trouver preneur signifie que l'économie mondiale n'est pas sur le point de rebondir violemment. Le scénario d'une reprise en V, où la consommation repartirait aussi rapidement qu'elle n'avait chuté, ne sera pas validé tant que le prix des matières premières ne remontera pas fortement.

La valse des milliards orchestrée par les banques centrales masque la morosité ambiante en retardant les faillites, soutenant le marché obligataire et rassurant les détenteurs d'actions. Ne vous y trompez pas: ce qui fait l'économie, ce sont les hommes et les femmes qui travaillent, produisent des biens et services, et consomment ce faisant des matières premières et de l'énergie.

Tant que les commodities continueront à s'enfoncer, il sera trop tôt pour investir dans l'économie réelle. C'est pour cette raison que le seul investissement que nous ayons fait en crowd-funding depuis plusieurs semaines concerne une entreprise dont l'activité augmente en période de crise sanitaire.

Pour toutes les activités cycliques (services, biens de consommation, immobilier), il est encore trop tôt pour se re-positionner.

Pour l'heure, gardez vos liquidités et suivez l'évolution de cet indicateur avancé qu'est celui du prix du pétrole.

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